Des déchets à l'énergie, un autre miracle indien ?

Pour quiconque passe plus d’une semaine en Inde, l’enjeu saute aux yeux. D’un côté, des piles de déchets, non traités, un peu partout dans la rue. De l’autre des pannes de courant régulières.

C’est bien connu, l’Inde manque de courant et produit trop de déchets. Pire, les évolutions démographiques et de mode de vie renforcent le phénomène.

Alors, produire du courant à partir de la combustion ou de la méthanisation de déchets apparaît comme une solution miracle. A la fois dans les villages, où les déchets peuvent devenir une source d’énergie décentralisée, que ce soit par la gasification des résidus de riz pour Husk Power System dans le nord est ou la méthanisation des déchets pour SKG Sangha. Une piste également pour la production d'énergie renouvelable sur le réseau, comme tentent de le faire sans grand succès les "grands" du déchet en Inde. Par voie d'incinération essentiellement, à l'image de Ramky. Les rares projets de méthanisation n'ont pour l'instant pas trouvé leur modèle économique, faute essentiellement d'un tri efficace des déchets organiques à la source. Le premier projet commercial identifié à ce jour est porté par JINDAL ITF, à Okhla, près de Delhi. Il consiste à méthaniser le tiers des déchets de la capitale (2 050 tonnes par jour) pour disposer d'une capacité de production de 16MW.

Une loi oblige pourtant depuis 2000 les municipalités à mettre en oeuvre ce tri sélectif, et à processer l'ensemble de leurs déchets. Mais, de l'aveu même du gouvernement, l'obligation de traiter les déchets est respectée par moins de 10% des villes.

Comme le rappelait utilement Narasimhan Shantanam, fondateur de EAI, le vrai enjeu du "waste to energy" en Inde concerne finalement assez peu l'énergie. La capacité globale de production d'énergie à partir de déchets est estimée en Inde à 3 000MW, à comparer aux presque 200 000 MW installés à ce jour et aux 20 000 MW promis par le solaire en 2022. L'enjeu majeur est celui du traitement des déchets, dans un pays où les terres sont rares. Des modèles économiques sont possibles, l'ère du "tout incinération" pourrait disparaitre dans les 5 ans à venir. Il est temps de s'y intéresser !

 

De l'atelier sur le "waste to energy" de la RenewCon, on pouvait tirer un intéressant parallèle entre la production d'énergie par les déchets et par le soleil, deux sources renouvelables abondamment disponibles en Inde.

 

- tout d'abord, c'est un sujet qui excite beaucoup le gouvernement. Plan solaire d'un côté, prévoyant 20 000MW de solaire en 2022, annonces gouvernementales et locales de l'autre pour multiplier les centrales à déchets.

- les déchets ont pour eux d'être un problème urgent. L'augmentation significative de la production de déchets dans le pays exige des mesures rapides de traitement. Ne rien faire pour les déchets coûte cher. Et aucune baisse du coût de production n'a été observé dans le passé, ni n'est attendu dans l'avenir ! Dans le solaire, au contraire, il y a quasiment une "prime" à attendre, les pouvoirs publics s'attendant à voir le prix des panneaux baisser fortement dans les mois à venir. 

- le solaire est une source homogène, qu'un panneau traite également où qu'il soit. Dans les déchets, rien de tel, les sources sont multiples, se traitent différemment en fonction de leur composition. La très faible pratique du tri rend ce problème encore plus critique en Inde, et explique les difficultés de la méthanisation

- l'introduction de technologies de production d'énergie par les déchets a des conséquences sociales importantes, en particulier sur les rag pickers qui vivent de la collection et de la revente de déchets. A Delhi, ils sont plus de 200 000.

- l'Etat a récemment introduit une obligation pour les gouvernements régionaux de produire un minimum d'électricité à partir de sources renouvelables. On a déjà évoqué ce mécanisme (RPO) dans ce blog. Il joue à plein dans l'industrie solaire. Dans certains Etats, comme Delhi, qui ont peu de vent, et doivent respecter des RPO élevés (4%), produire à partir de déchets est une opportunité intéressante.

- le rapport aux surfaces disponibles joue à sens inverse. L'industrie solaire va rapidement être confronté au prix puis à l'indisponibilité de terres pour installer ses centrales. Les centrales de waste to energy, au contraire, permettent de réduire la surface occupée par les déchets. Pour traiter 500 tonnes de déchets par jour, un site de 15 acres sera rempli en 2 ans sans aucun traitement, en 8 ans avec du compostage et en 17 ans si les déchets sont convertis en énergie en plus.

 

Pour des raisons différentes, donc, l'avenir du waste to energy n'a rien à envier à celui du solaire en Inde. Le paysage est aujourd'hui ultra dominé par l'incinération, une technologie simple, maîtrisée, relativement peu couteuse (5 à 6 crores INR, un peu plus de 950K euros par MW) qui ne suppose pas de tri à la source. Un acteur comme RAMKY traite 3,6 millions de déchets par an en collecte, transportation, traitement, dans 27 villes, et annonce occuper 20% du marché. Il produit à lui seul 26MW de courant par an, par incinération quasi exclusivement. Mais les choses évoluent, et le paysage que l'on peut espérer, à défaut de prédire, pour les années à venir est le suivant :

- une disparition progressive des projets d'incinération

- une augmentation significative des projets de méthanisation anaérobique, pour les faibles et moyennes production d'électricité, la complexité du traitement augmentant avec le volume traité (7MW semble être le maximum traitable aujourd'hui). La méthanisation a à la fois l'avantage et l'inconvénient d'inciter au tri à la source. Elle est encore chère (10 à 12 crores, soit plus de 1,5M d'euros par MW), et suppose une action politique de valorisation du tri. 

- une apparition des projets de gasification et de pyrolise, qui permettent de traiter les déchets, xproduisent une combustion incomplète des déchets, sans tri nécessaire, et ont l'avantage de produire des sous produits valorisables. Ce sont des technologies émergentes en Inde, encore chère et peu adaptées aux déchets municipaux.

Comme il est d'usage, et pour simplifier, le débat est lancé entre les pragmatiques qui pensent que l'incinération est le seul moyen réaliste aujourd'hui de se "débarrasser" en masse et à un coût acceptable des déchets accumulés et les visionnaires qui voudraient autour de la méthanisation créer un modèle prenant en compte le tri à la source, la valorisation complète et non polluante des déchets organiques, et la réflexion sur l'impact social de cette valorisation. En parallèle se pose la question, comme toujours quand il est question de production d'énergie, de la décentralisation de la production. C'est encore un fantasme, mais il n'est pas interdit de penser que la production de déchets étant par définition locale, elle serait le moyen idéal d'une production d'énergie locale.